Papa travaille dans une entreprise de travaux publics, de ce qu’on appelle alors la France d’outre-mer : Pierre-Antoine Muraccioli est né à Tamatave (Madagascar), le 4 juin 1944. Sa famille s’installe bien vite à Saint-Pierre-et-Miquelon, puis rallie Marseille, repart vivre au Cameroun quatre années durant et finit par poser ses valises de nouveau en métropole (Grenoble, Annecy). Il est sans doute hâtif de voir là la genèse du goût d’Antoine pour les voyages, mais force est de constater qu’il grandit dans un contexte plutôt inhabituel qui, par ricochet, l’ouvre indubitablement au monde.
Centrale n'est pas le centre (des préoccupations)
Elève brillant, il creuse la problématique de la thermodynamique sur les bancs de l’école d’ingénieurs de Centrale (Boris Vian en fut un glorieux aîné dans la carrière), mais, en 1964, visite dans des conditions précaires l’est des Etats-Unis : cette grande vadrouille aura un effet déterminant sur son parcours. En rupture de bancs de sa grande école, il enregistre son premier 45-tours (« Autoroute Européenne numéro 4 » et « La Guerre»), au mois de novembre 1965. Il s’y accompagne simplement d’une guitare acoustique et d’un harmonica.
Après ce succès d’estime, c’est une déferlante qui s’empare du public français : le 16 janvier 1966, « Les Elucubrations d’Antoine » propulsent le jeune chanteur au rang de star en moins de temps qu’il n’en faut pour acheter un 45-tours. Son producteur Christian Fechner n’aime pas la chanson, mais il change bien vite d’avis (pour appréhender le goût très assuré du monsieur, rien ne vaut quelques petites comédies du cinéma français des années 70, dont il fut le producteur… Qui ne souvient pas d'un film tel que Les Charlots font l’Espagne ?). Car tout étonne – donc séduit – chez Antoine : pour beaucoup de gens, peu habitués aux mots de plus de quatre syllabes, le titre de la chanson reste énigmatique.
Et voir apparaître dans les étranges lucarnes de la télévision un hurluberlu aux cheveux plus longs que ceux de n’importe quel groupe du Swingin’ London, en très féminine chemise à fleurs (l’homosexualité fut une suspicion très tôt retenue contre le chanteur), le cou ceint d’un inhabituel porte-harmonica, reste un choc psychologique et esthétique absolu. De plus, Antoine ne respecte rien : ni les bonnes mœurs (il faudrait mettre la pilule en vente dans les Monoprix, à une époque où l’on n’évoquait jamais publiquement les choses du sexe et dans la mesure où il faudra encore attendre une année avant que Lucien Neuwirth ne fasse promulguer la loi autorisant l’utilisation de la contraception orale) ; ni les institutions nationales (prônant la mise en cage au Cirque Médrano de rien moins que Johnny Hallyday).
Pour parachever le tout, le chanteur est accompagné d’une bande d’individus louches et hirsutes, aussi efficaces que débraillés : les Problèmes prendront leur indépendance sous le nom de Charlots, avec le succès que l’on sait.
There's no business like show business
En mars 1966 (à la date supposée de ses examens), il occupe en vedette la scène de l’Olympia. Antoine ne connaîtra plus jamais un tel maelström triomphal, mais enregistre toutefois des disques de bonne facture : imposées par son producteur (« Votez pour moi ») ou inspirées par un esprit plus ironique que méchant (« Je dis ce que je pense, je vis comme je veux »), ses chansons installent durablement dans l’esprit du public son personnage comme celui d’un libertaire, grand Duduche et hédoniste.
A preuve, son initiative de commercialiser un 45-tours en vinyle rouge : le client s’enthousiasme, ignorant que ce dérivé du pétrole est, de toutes façons, transparent à l’origine. De plus, le chanteur réserve quelques perles à l’amateur qui se donnera la peine de fouiller un peu, en nichant au cœur des faces B de ses disques des textes sensibles, sans prétention (« Pourquoi ces canons ? »), mais d’une belle finesse d’analyse sociologique. On peut parfois, sans déchoir, évoquer son homologue britannique, le chanteur Donovan, dont la carrière a débuté au même moment de l’autre côté de la Manche.
Les choses vont vite pour Antoine, mais lui-même ne lambine pas : deux albums lui suffisent pour peaufiner l’appréhension qu’a le public de cet étrange individu, apparemment tiraillé entre une chanson aimablement contestatrice (« Je reprends la route demain », « Métamorphoses exceptionnelles », « Juste quelques flocons qui tombent »), et une approche bien plus conventionnelle du métier (« Je l’appelle Canelle »). On le voit partout, dans n’importe quelle émission de télévision où on veut bien l’inviter et dans les colonnes de n’importe quel magazine. C’est donc en pleine schizophrénie qu’il enregistre en italien deux énormes succès : « La Tramontane » et « Pietre » (cette dernière présentée au Festival de San Remo).
En 1972, il participe au nouveau montage d’une pièce de l’entre-deux-guerres, Dédé (créée en 1921 par Maurice Chevalier dans le rôle-titre) et chantonne ainsi quelques immortels succès comme « Dans la vie faut pas s’en faire ».