Celui que l’on surnomme aussi One Brain est né Brian Peter Georges St John le Baptiste de la Salle Eno, le 15 Mai 1948 à Woodbridge (Suffolk.) Diplômé d’Art (école des Beaux-Arts de Winchester), c’est tout naturellement qu’il se tourne vers la musique - « j’ai commencé la musique parce que ça me semblait le meilleur moyen de peindre» - l’œil et l’oreille ayant chez lui d’étroites affinités et la créativité, d’obliques cheminements.
Non-musicien délibéré, privilégiant l’idée à la technique, il est un temps instrumentiste (percussion, clarinette…) et manipulateur de bandes au sein du Merchant Taylor’s Simultaneous Cabinet, des
Maxwell Demon ou de l’expérimental Cardew’s
Scratch Orchestra, mais c’est en 1971 que sa personnalité aventureuse trouve à s’employer plus pleinement avec
Roxy Music qu’il intègre en tant qu’ingénieur du son ; ses interventions au synthétiseur (les gazouillis du légendaire VCS3), son utilisation des bandes magnétiques, sa conception du studio comme super-instrument entrent pour une bonne part dans la coloration des chansons de Brian Ferry, le temps de deux albums et de conflits grandissants de personnalités qui aboutissent à son départ (1973.)
Dès lors, une alternance régulière de collaborations (commencées avec
Robert Fripp sur
No Pussyfooting), de projets solo et de productions va lui permettre d’approfondir et de parfaire sa non-technique, mélange d’habileté à tirer parti des ressources du studio et de flair pour s’entourer des meilleurs instrumentistes, qu’il dirige à sa manière, très peu conventionnelle mais toujours efficace.
Sous son nom paraissent
Here Comes the Warm Jets en
1973, classé un temps dans le top 30, et
Taking Tigger Mountain (by Strategy ) en 1974, enregistré au terme d’une longue convalescence ; s’entourant de musiciens choisis (Robert
Wyatt, Fripp…). Il commence d’expérimenter des alliages de timbres et des climats sonores, une peinture pour l’oreille qui va durablement conduire son travail et le tirer vers une approche atmosphérique des sons, dans un format qui reste encore celui de la chanson rock (
Another Green World en 1975.)
Créateur du label Obscure Records, qui accueille un peu du minimalisme anglais (Gavin Bryars, Michael Nyman) ou américain (Harold Budd), il y édite
Discreet Music en 1975, jalon important dans sa discographie : manipulant des bandes enregistrées d’un canon de Pachelbel, il y prend ses aises avec le temps, ralentit la lecture, superpose les pistes et s’écarte de la pop pour rejoindre les premières réussites de
Steve Reich (
« It’s Gonna Rain », sa grande influence). Une nouvelle collaboration avec
Robert Fripp (
Evening Star) propose des plages étirées, des climats impressionnistes ; on le retrouve par ailleurs préposé aux « enossifications» chez
Genesis (
The Lamb Lies Down on Broadway , toujours en 75.)
Ses collaborations se multiplient: avec
Robert Wyatt, avec Cluster (grand nom du Krautrock) qui pose déjà les bases d’une musique ambiante, avec Bowie pour la fameuse trilogie berlinoise (
Low en
1976,
Heroes en 1977,
Lodger en 1978) et ses instrumentaux à l’apparente froideur travaillée par un lyrisme souterrain, avec Nico et
John Cale, ses références du temps du Velvet Underground. Il a le temps de signer un nouveau disque,
Before and After the Science en 1977, où l’on peut entendre, au milieu d’un line-up fourni, le performer dada Kurt Schwitters, alors nonagénaire.
Peinture sonore, musique à voir : les essais et réussites passés le mènent à une réflexion poussée sur une musique qui serait conçue pour un environnement déterminé, des moments précis de la journée, génératrice de climats propres à « induire du calme et de l’espace pour penser » ; c’est alors qu’il propose le terme générique d’ambient pour justifier
Music for Airports, paru en 1978. S’il n’est pas le premier à penser l’espace et le climat dans la musique (il connaît
John Cage, Reich et, dans une veine plus pragmatique, les arrangements neutres de la Musak Inc .), le terme fera recette et ses réalisations postérieures imposeront son style (
Music for Films, la même année,
Apollo, plus tard, en 1983).
Son ouverture, son énergie et son esprit non routinier le mettent à l’abri de la grande lessive des années punks, qu’il accompagne à sa façon , compilant quelques figures de la scène no wave (
No New York en 1977), produisant
Devo et
Talking Heads (78,79 et 80) : avec le leader de ces derniers,
David Byrne, il poursuit, sur la lancée de
Remain in Light son exploration du collage Afrique/Occident, préfigurant avec ses magnétophones le Sampling pour habiller des prises vocales diverses (séances d’exorcisme, mélopées orientales, émissions de radio…) de sonorités mêlant percussions et électronique (l’inégalé
My Life In The Bush of Ghosts en 1981).