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« Je pense que j'ai la voix de ma génération, moins belle, bien sûr, mais destinée à dire autre chose, destinée à chanter les nuits d'amour à bout de souffle. Une voix qui colle avec le genre de chansons que j'écris », reconnaît Charles Aznavour dans l'autobiographie (Aznavour par Aznavour) qu'il publia en 1970 chez Fayard. Seulement, cette voix brisée, perpétuellement au bord de l'extinction, à cause d'un larynx, semble-t-il, au bord de la crise de nerfs, provoqua d'abord bien des rejets avant de devenir l'essence même de son succès… Au milieu des années 50, lorsque la France citadine relevait la tête et sortait de l'après-guerre, ce fils d'émigrés arméniens, au physique malingre et à la voix enrouée, symbolisa, par ses chansons angoissées, qui, pour la première fois, parlaient de l'amour physique et de l'usure du bonheur, les velléités et les incertitudes d'une génération… « Il a osé chanter l'amour comme on le ressent, comme on le fait, comme on le souffre », dira de lui Maurice Chevalier. Pourtant, la route fut longue et faillit déboucher sur un échec magistralement décrit dans « Je me voyais déjà » (1961), bouleversant portrait du has been qu'aurait pu être Aznavour. Pendant treize ans, de 1946 à 1959, sa carrière suscita un accueil mitigé. Un critique réputé alla même jusqu'à écrire : « Le fond du problème, c'est sa voix. Elle tue ses chansons. Il faudrait à Charles Aznavour une voix de gloire ; or, la nature avare l'oblige à composer avec une voix de défaite… Il demandera un siècle, le public, pour s'habituer à cette voix. »
Né de parents arméniens, qui se verraient bien chanteurs ou comédiens, le petit Charles côtoie très vite la vie d'artiste. Son grand-père tient un petit restaurant russe rue Champollion, et son père a ouvert le sien rue de la Huchette, avant de s'occuper d'un café rue du Cardinal-Lemoine, où viennent chanter et jouer tous les musiciens arméniens de Paris. « Je vivais entouré de chanteurs, de danseurs, d'acteurs, de musiciens (…) On ne roulait pas sur l'or, et pourtant on achetait des disques tous les jours, on allait au cinéma trois ou quatre fois par semaine. C'était incroyable pour l'époque… » À neuf ans, véritable enfant de la balle, il interprète son premier rôle dans une pièce au Théâtre des Champs-Élysées. On le voit ensuite à Marigny et à l'Odéon. Sa sœur Aïda lui fait connaître en 1941 le Club de la chanson, un groupe de jeunes auteurs et compositeurs, où il fait la connaissance de Pierre Roche, avec qui il monte bientôt un numéro de duettistes pour un gala dans les environs de Paris. « Pierre Roche, explique-t-il, était un très bon musicien, moi je voulais être un bonhomme de scène, on se complétait très bien. L'écriture est venue naturellement parce que Roche et moi ne trouvions pas de chansons pour duettistes. Nous n'étions pas assez connus pour qu'on veuille nous en écrire. Alors, nous nous y sommes mis. » Le duo met au point un récital à base d'absurde, de jeux de mots et d'onomatopées, dont le morceau « le Feutre taupé » demeure le porte-étendard.
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