Avec sa silhouette noire et dégingadée de veuve pas forcément joyeuse, Damia fit partie des « grandes dames » qui firent du Paris de la Belle Epoque et des Années Folles l’une des capitales culturelles du monde. Personnalité à la fois macabre et sensuelle, véritable transfiguration artistique de la Grande Camarde, celle qui incarna Marianne dans le Napoléon d’Abel Gance fut une figure majeure d’une certaine vision tragique et sombre de la chanson française. Chanteuse de la misère et tragédienne de la chanson, de « La Veuve » à « Sombre dimanche », elle fut plus qu’un modèle pour toute une génération d’artistes à textes.
Fille d’un agent de police d’origine vosgienne, Marie-Louise Damien dite Damia voit le jour le 5 décembre 1889 à Paris. Une enfance douloureuse et un père à la main leste la persuadent de fuir le domicile parental alors qu’elle n’est âgée que de quinze ans.
Menant la vie de bohême dans les cabarets de la capitale, chantant à l’occasion, dansant parfois, elle côtoie la faune parisienne de l’époque, de Mistinguett à Aristide Bruant. Ménilmuche, Boul’ Mich, Montmartre, Pigalle... c’est finalement à Londres qu’elle fait ses premiers pas de danseuse professionnelle en compagnie de son compagnon d’alors, Max Dearly. Se spécialisant dans la pratique de la valse chaloupée (une danse jugée provocatrice et vulgaire simulant la relation entre un maquereau et une prostituée), elle s’improvise également actrice de second plan et chanteuse dans des clubs Londoniens où sa gouaille de parisienne fait fureur.
La dame en noir
Revenue à Paris, elle commence à faire carrière comme actrice et chanteuse au Théâtre du Châtelet aux côtés de Marguerite Boulc’h, dite Fréhel, l’une des vedettes de l’époque, et de son compagnon, le comédien Robert Hollard... dont elle devient très vite l’amante. Se spécialisant dans un répertoire noir et cruel, elle devient rapidement l’une des égéries du Tout-Paris et se produit à l’Alhambra, au Petit Casino ou à la Pépinière devant des publics impressionnés par sa voix rauque et ses allures dures et sèches en dépit d’un potentiel érotisant énorme. Parmi les réguliers de ces soirées, l’écrivain et dramaturge Sacha Guitry devient l’un de ses amis. C’est d’ailleurs sur son conseil qu’elle adopte le fuseau noir et le maquillage sombre qui créeront véritablement son personnage.
La misère de la goualante
Lorsque la guerre éclate, Damia participe au soutien moral des troupes dans le cadre du théâtre aux Armées. Après l’armistice, Damia se lie d’amitié avec la chorégraphe américaine Loïe Fuller venue présenter quelques spectacles en Europe. Initiée aux méthodes américaines de la mise en scène, préfigurant le futur show-business d’Outre-Atlantique, Damia s’intéresse tout particulièrement aux éclairages et à la façon de jouer sur scène avec la lumière. De fait, elle devient la première artiste française à utiliser cet artifice de mise en scène, soulignant d’autant plus sa grande silhouette noire et modulant les clairs-obscurs en fonction de son interprétation. Surnommée « la tragédienne de la chanson », le répertoire de la dame en noir s’enrichit de titres qui n’incitent pas forcément à la franche poilade comme « La Veuve », « Sombre dimanche », « La Suppliante » ou « Celui qui s’en va ».
Films noirs
En 1921, elle participe au Napoléon d’Abel Gance, figurant la Marseillaise, décalque tragique de la gironde Marianne et joue également dans quelques films comme Tu m’oublieras et Sola, d’Henri Diamant-Berger ou La Tête d’un homme de Julien Duvivier, toujours dans des rôles d’héroïnes tragiques ou de femmes du peuple. En 1929, sa reprise des « Goélands » de Lucien Boyer devient un véritable tube à travers toute la France. Alors que la seconde guerre mondiale éclate, Damia est à nouveau sollicitée par le théâtre aux Armées, mais il lui est clairement demandé d’adoucir son répertoire, ce qu’elle accepte à contrecoeur. Pendant l’Occupation, elle continue de se produire dans les salles parisiennes, troquant ironiquement son habituel fuseau noir pour une robe blanche en signe d’espoir.
Sombre dimanche
À la Libération, l’activité musicale de Damia se fait plus modeste car d’autres jeunes chanteuses viennent occuper son créneau de femme en noir, au premier rang desquelles Edith Piaf et Juliette Gréco.