Paradoxal, François Hadji-Lazaro l’est assurément. Communiste de cœur, il n’en fut pas moins un chef d’entreprise audacieux et précurseur. Grand timide, il s’avère authentiquement charismatique lorsqu’il se retrouve sur scène face au public. Adoptant l’allure d’un skinhead, il fut l’un des plus importants contributeurs du mouvement punk en France. Né en 1956 dans un XVe arrondissement alors populaire, ce fils de classe moyenne découvrira réellement la musique à l’aube de son adolescence grâce à Bob Dylan qui déferle alors sur l’hexagone. Découvrant du coup la musique folk, Hadji-Lazaro se met à la guitare, mais ce perfectionniste ne saurait se contenter de la maîtrise d’un seul instrument. Banjo, accordéon, violon, cornemuse, vielle... en tout, une vingtaine d’instruments différents et autant d’univers musicaux (bluegrass, bourrée auvergnate, folk traditionnel...) passeront entre les mains de cet autodidacte passionné. Dès lors, Hadji-Lazaro abandonne sa carrière d’instituteur pour se consacrer entièrement à la musique. Son premier public, il le trouvera dans les couloirs du métro parisien, faisant profiter les usagers de la RATP de ses compositions et de la large gamme d’instruments dont il joue. Dans le même temps, il sympathise avec d’autres musiciens avec qui il créera un groupe de folk, Pénélope.
Pigalle
Grand amateur de vin, Hadji-Lazaro écume, une fois le soir venu, les bars de Pigalle, où il découvre la scène rock alternative alors balbutiante, ainsi que la faune hétéroclite et interlope qui se presse pour écouter les groupes underground du moment comme les Wampas ou les Béruriers Noirs. C’est lors de ses pérégrinations nocturnes, et parfois éthyliques, qu’il compose ses premiers textes et s’imprègne du Paris nocturne et populaire. Plusieurs des futures chansons de Pigalle, et dans une moindre mesure des Garçons Bouchers, restitueront l’ambiance de ce Paris des années 70 et 80 comme « le Bar-tabac de la rue des martyrs », « Paris », « Le soir », « En-haut », « En-bas », ou encore « Un Petit paradis ». Bien avant l’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (qu’il rencontrera lors de sa carrière d’acteur), François Hadji-Lazaro raconte un Paris magnifié et un peu désuet. Avec le bassiste Daniel Hennion, il fonde Pigalle en 1982 et commence à tourner dans les bars-rock du quartier éponyme, de Blanche et de Montmartre en compagnie du grand animateur de la scène rock alternatif de l’époque, Pierrot Sapu (futur chanteur des Garçons Bouchers et de BB Doc). Aucun album ne verra le jour jusqu’en 1986, mais de nombreux enregistrements pirates de leurs concerts circuleront sous le manteau. En parallèle, avec d’autres complices, Hadji-Lazaro fonde les Garçons Bouchers, en 1987. Les deux formations tourneront alternativement, d’autant que la seconde est beaucoup plus marquée dans la mouvance oï que la première, ce qui ne manquera pas de créer le doute auprès du public. Le look crâne rasé-bretelles-bombers de François ainsi que les riffs définitivement oï des Garçons Bouchers drainent un public de skinheads d’extrême droite à leurs concerts, ce qui rajoute d’autant à la confusion. Pour sa part, Hadji-Lazaro ne s’en offusque pas, préférant discuter avec ces gens qu’il estime plus paumés qu’autre chose plutôt que de déclencher des bagarres qui ne feraient que les conforter dans leur radicalité. À cette époque, la vision d’Hadji-Lazaro est iconoclaste, là où d’autres groupes privilégiaient le coup de boule à la discussion avec les « fachos ».
Boucherie Production
C’est à peu près à cette époque que François le musicien se mute en patron de PME en fondant Boucherie Production dans le but de sortir le premier 45 tours des Garçons Bouchers, « La Bière », puissant comme le coup du hachoir d’un équarisseur dans une carcasse de barback ! C‘est le début de l’aventure Boucherie Prod, puisque très bientôt, le premier album des Garçons Bouchers (intitulé en toute simplicité Les Garçons Bouchers ), est produit par la petite maison de production indépendante, bientôt suivi (en 1988) par Tome 2, le second opus des punks-tripiers en gros. Cependant, tout à son activité d‘équarisseur musical, François n’en oublie pas pour autant son deuxième bébé, Pigalle, qui se voit gratifié dès 1990 d’un album au nom long comme le bras : Regards affligés sur la morne et pitoyable existence de Benjamin Tremblay, personnage falot mais o combien attachant (plus commodément appelé Regards Affligés...). Album qui, derrière une pochette dessinée par Tardi, dissimule une œuvre pleine de spleen et de regrets, dont les fameux titres « Dans la salle du bar-tabac de la rue des martyrs », « Le Chaland » ou encore « Chez Rascal et Ronan ». Toujours aussi éclectique, il se lance, dans les années 80, dans l’aventure Los Carayos, groupe de folk-rockabilly-folklore mondial , dont il est le chanteur, aux côtés de petits jeunes alors encore inconnus : Manu Chao, Antoine Wampas (le frère de Didier Wampas) et Santi, le cousin de Manu Chao, futur maquignon de l’émission Popstars.