par Loïc Picaud
Parfois, seul le rythme remplace la parole (« Bring It Up » et « Let Yourself Go », 1967 – tous présents sur l’album Raw Soul). L’année 1967 est prolifique : les hits « Cold Sweat », « I Can’t Stand Myself (When You Touch Me) » et « I Got the Feelin’ » confirment l’état de grâce d’un James Brown qui connaît son âge d’or et remet son titre en jeu dans le second et double volume de ses aventures à l’Apollo, Live at the Apollo Vol. II (septembre 1968) – magistrale leçon de transe polyrythmique. En 1968, le chanteur prend de plein fouet l’assassinat du pasteur Martin Luther King : un soir, pour éviter un soulèvement, son concert de Boston est retransmis en direct à la télévision. Alors que les émeutes font rage dans le quartier de Watts (Los Angeles), Brown est invité sur les plateaux dans le but de rétablir le calme. Dans le même temps, il devient un porte-parole de la communauté noire avec son manifeste « Say It Loud - I’m Black and I’m Proud » (n°6 R&B).
Au cours de dix années au sommet entre le rhythm ‘n’ blues, la soul et le funk naissant, James Brown a puisé dans un extraordinaire vivier de musiciens : il a reçu les services du guitaristes Kenny Burrell, du saxophoniste ténor J.C. Davis et de son fidèle lieutenant Bobby Byrd. Son groupe actuel est au rang des meilleurs de la soul, avec les prodigieux guitaristes Jimmy Nolen et St. Clair Pinckney, les saxophonistes Pee Wee Ellis et Maceo Parker, le tromboniste Fred Wesley, les batteurs Clyde Stubbefield et John Starks (il est le premier a avoir deux batteurs sur scène), une flopée de choristes dont Vicki Anderson, des cuivres (saxes, trompettes et trombone) et l’arrangeur Nat Jones. Aussi importants que soient ces musiciens, Brown leur fixe des règles sans concession et n’hésite pas à dresser des amendes pour un retard, une fausse note ou un costume froissé. Et quand, en 1969, la troupe se soulève pour demander une augmentation avant un concert à Cincinnati, le Godfather (« Parrain ») recrute sur place des musiciens prêts pour l’aventure : ces jeunes loups fans du maître, nommés Phelps « Catfish » et William « Bootsy » Collins, durcissent davantage le rythme et lancent le chanteur dans ses retranchements vocaux les plus féroces (« Give It Up or Turn It a Loose », « I Don’t Want Nobody to Give Me Nothin’ » et « Mother Popcorn » en 1969) avant de partir renforcer la délirante connexion Parliament/Funkadelic qui leur laissent plus de liberté. Brown mène ses affaires avec la même ardeur, devenant propriétaire d’une chaîne de radios et de restaurants, ou d’un jet privé.
Les derniers feux
Au tournant des années 1970, le « président soul » reste l’ambassadeur du funk avec une série de titres explosifs : « Ain’t It Funky Now », « Funky Drummer » (devenu un classique du sampling hip-hop) et surtout le plus torride des gospel et favori des discothèques, « (Get Up I Feel Like Being a) Sex Machine » (juillet 1970). En 1971/72, « Hot Pants », « Make It Funky », « Get On the Good Foot » et « King Heroin » mènent la danse, mais les albums s’appuient également sur une mise à jour des recettes du passé. Malin, James Brown suit la mode des morceaux instrumentaux et laisse son nouveau groupe, The J.B.’s, se lancer dans des enregistrements de belle facture avec les albums Food for Thought, le chef d’œuvre Doing It to Death, et Breakin’ Bread. Dans l’intervalle, le maître se ressource avec un troisième volume apollonien (Revolution of the Mind), un monumental There It Is (« Public Enemy », 1972), et dans la composition de bandes originales de films avec un indéniable savoir-faire : Black Caesar, Slaughter’s Big Rip-Off, The Payback et le double Hell forment une tétralogie musclée et savoureuse.
C’est au milieu des années 1970 que la carrière jusque là exemplaire perd de sa superbe. La vogue du disco bat son plein, mais Brown ne parvient pas à accrocher son nom au wagon, aussi prestigieux et compétent soit-il. Ses pas de danse paraissent millésimés et son look avec moustache défraîchi, ses atouts deviennent des handicaps. De redites en lourdeurs, le Godfather se fourvoie (Reality, Sex Machine Today, Take a Look at Those Cakes) ou au mieux surnage (l’album Get Up Offa That Thing et le hit « Bodyheat » échappent à la règle). S’il reprend consistance avec The Original Disco Man (1979, « It’s Too Funky In Here »), la vague est passée.
Les dates ... 2006 (25 Décembre) Décès de James Brown 1988 Arrestation de James Brown |