Après une poignée de productions en solo (l’album
Follow Me aura marqué l’année 2004) et quelques aventures d’une marge joyeuse (en compagnie de
Richard Bona, ou
Elisabeth Kontomanou, diva gréco-guinéenne), le pianiste autodidacte
Jean-Michel Pilc (la main gauche la plus signifiante de ce côté-ci de l’actualité jazz) revient vers la formule propice à épanouir les talents originaux comme lui : le trio.
Le Moscovite
Boris Kozlov, pianiste de formation, apporte sa contrebasse attentive et pleine comme un cœur qui bat à l’ensemble, alors que le batteur
Billy Hart (compagnon de
Stan Getz,
Herbie Hancock, ou
McCoy Tyner, et sessionman de
Miles Davis pour l’album
On The Corner) démontre par son génie des baguettes sensitives que le bruit est l’ennemi du bien.
True Story et son intitulé tout en authenticité semble être l’un des projets les plus personnels de l’instrumentiste, né à Paris, mais résidant à New York depuis de nombreuses années déjà.
Sur les quinze thèmes composant le programme, la majorité reste en effet de la plume du patron, auxquels on adjoindra simplement la reprise d’un
« My Heart Belongs to Daddy » éternellement associé à la mémoire de
Marilyn Monroe – mais qui n’en demeure pas moins composé par le géant mélodiste
Cole Porter – ou celle du
« Try to Remember » (ouverture de la comédie musicale
The Fantasticks, immortalisée en son temps par rien moins que
Gladys Knight & The Pips, ou Barbra Streisand). Complète la sélection une visite tout en suspension d’une pièce de
Franz Schubert, dont la redécouverte sonnera comme particulièrement familière à tel amateur de chanson française. On sait le peu de goût du pianiste pour les étiquettes qui voudraient le confiner à une exégèse de la musique française (de Debussy à Poulenc) : il est néanmoins difficile de ne pas l’associer à cet univers de retenue, d’élégance, et de raffinement.
Pour le reste, les toutes premières mesures de l’album suffiront au diagnostic : le pianiste s’immisce en douceur et discrétion dans notre espace sonore, préparant le terrain harmonique à ses deux compères. Depuis l’art du trio auto-proclamé de
Brad Meldhau, on sait que cette configuration spécifique au jazz appelle les espaces, les non-dits, et les silences impressionnistes. Pilc ne faillit pas à la tâche : son sens de la mise en perspective, particulièrement en empathie, de sa propre sensibilité avec celle de ses deux corélégionnaires fait ici, et encore une fois, merveille. Sa technique unique, dans le sens d’une approche débarrassée des conventions, consacre de manière éclatante l’un des pianistes de jazz primordiaux de la scène actuelle.
Christian Larrède