« Si je n’avais pas chanté, j’aurais tué quelqu’un » – Joe Cocker
Le 20 mai 1944, Sheffield, poumon d’acier (car sidérurgique) de l’Angleterre ne rutile pas mais essaie simplement de s’extraire sans trop de dommages des derniers mois de guerre. La ville aurait pu toutefois se réjouir : ce jour-là naît John Robert Cocker (dans le faubourg de Crooks), plus jeune enfant d’un fonctionnaire, qui deviendra plus qu’une gloire locale. Même si on ne le surnomme, en effet, pas encore le
Sheffield Soul Shouter (le « Crieur soul de Sheffield »).
Premiers groupesPour l’instant, Joe a quinze ans et fait l’apprentissage de l’installation des conduites de gaz de la ville. Mais comme il aime le rock et fonde plus de groupes qu’il ne connaît de chansons, quand vient la nuit, il noue une cravate autour de son cou maigre et chante les classiques de sa plus importante influence :
Ray Charles. Et il écume donc les pubs de la ville. Son premier groupe,
The Avengers (il se fait alors appeler Vance Arnold) se produit en 1963, en première partie des Rolling Stones.
Big Blues (avec lequel il enregistre – après avoir abandonné la compagnie du gaz – son premier 45-tours, la reprise du
« I’ll Cry Instead » des Beatles) lui permet de vivre une tournée des bases américaines installées en France. Mais, à son retour,
Joe Cocker constate qu’il est désormais oublié de la scène locale. S’ensuit une longue année de pénitence sans le moindre concert, jusqu’à la rencontre providentielle avec le pianiste
Chris Stainton : en 1966, le Grease Band est né.
De l'aide et des copainsDenny Cordell, producteur de
Procol Harum et des Moody Blues, installe le groupe en résidence au Marquee Club de Londres, afin de juger de ses aptitudes et avant de proposer un premier contrat. En 1968, après avoir glané un hit de seconde division avec
« Marjorine », une idée lumineuse se concrétise, par l’enregistrement d’une reprise de la chanson des Beatles
« With a Little Help From My Friends » (interprétée par
Ringo Starr dans l’album
Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band). L’album homonyme, qui fait sensation, accueille diverses stars de la scène rock britannique, dont le guitariste
Jimmy Page.
C’est au festival de Woodstock que, l’année suivante,
Joe Cocker donne une version épique de son désormais classique, interprétation qui impressionnera durablement les esprits, point d’orgue des cinq chansons qu’on lui laisse interpréter, pour lancer une carrière. Le chanteur a alors les honneurs du rendez-vous télévisé le plus couru de l’époque, l'
Ed Sullivan Show. Là encore, la chorégraphie de pantin désarticulé, l’extrême intensité de l’interprétation, marquent profondément les spectateurs.
Chien fou dans un jeu de quillesCette prestation est suivie d’un nouveau tube, reprise du
« Delta Lady » de
Leon Russell. L’été 1970 est consacré à une tournée américaine (qui fait l’objet d’un double album,
Mad Dogs and Englishmen). Le syndicat des musiciens américains contraint l’Anglais à faire appel à des autochtones. Le pianiste
Leon Russell (endossant pour l’occasion la double défroque de directeur musical et chef d’orchestre) rassemble alors une troupe bigarrée de plus de quarante personnes (musiciens et techniciens, mais aussi épouses, petites amies, groupies, enfants, ainsi qu’une équipe de film au grand complet), pour une tournée vivante, électrique, mais légèrement perturbée et perturbante, au cours de laquelle
Joe Cocker chante dans quarante-huit villes en cinquante-six jours.
Durant cette même période légèrement insensée, les trois premiers albums du chanteur (qui écoule trois millions de copies dans le seul marché américain) sont certifiés Disques de platine et le magazine
Playboy le consacre meilleur chanteur de l’année.
Abus et excèsLes années soixante-dix sont pour
Joe Cocker synonymes d’addiction exponentielle à des substances prohibées et à l’alcool : sa carrière en creux ne satisfait plus que le public américain, avide d’un rock adulte et convenu, mais le chanteur n’est plus prophète dans son propre pays.
En 1972, Cocker est arrêté à Adélaïde, en pleine tournée australienne, en possession de marijuana. Son expulsion du pays provoque un profond émoi dans le cœur de ses fans et infléchit nettement l’élection fédérale de la même année, qui voit la défaite des conservateurs, après plus de vingt années de pouvoir sans partage.
Quittant les rives tourmentées du rock et du rhythm and blues, Cocker se fait alors la spécialité de reprises de standards (
« Bird on a Wire » de Leonard Cohen), où fait merveille sa voix éraillée et profonde.