Médiocre groupe punk de Manchester à ses tout débuts, Joy Division a évolué en quelques années vers un rock hautement original, sombre et froid. Avec deux albums et quelques 45 tours, le quartet de Manchester a marqué durablement l’histoire du rock et ouvert la voie à des dizaines de groupes des années 80 jusqu’à aujourd’hui, influencés par ses atmosphères oppressantes, sa puissante mélancolie, le son novateur du producteur Martin Hannett, ainsi que les textes et le chant unique de Ian Curtis. Le suicide, à l’âge de 23 ans, de ce chanteur et parolier fascinant, confèra au groupe une puissante aura de romantisme, qui annonce, à l’orée des années 80, le triomphe dans le rock de l’expression de la souffrance, de la mélancolie et de la colère. En 1980, le critique Paul Morley décrivait ainsi la musique du groupe : « La musique de Joy Division est physique et limpide, c’est la musique des émotions, des pulsions et des peurs incontrôlables. Le groupe a transformé l’inarticulé et le vague en sensations concrètes et déstabilisantes des désirs les plus profonds et les plus dégénérés » (in Histoire d’une vie, Deborah Curtis, éd. Camion Blanc).
4 juin 1976. Le Anarchy in the UK Tour des Sex Pistols fait halte au Lesser Free Trade Hall de Manchester. Dans le public, trois jeunes hommes (Ian Curtis, d’un côté, Peter Hook et Bernard Sumner, deux amis d’école, de l'autre) assistent au concert et en ressortent impressionnés. Peu après, Hook (basse), Sumner (guitare) et Terry Mason (batterie) fondent un groupe. Répondant à une annonce, Ian Curtis est recruté en tant que chanteur. Cette première mouture se donne pour nom Stiff Kittens.
Début 1977, les Stiff Kittens évoluent dans un registre punk commun, peu personnel et très primaire. Cette première période est assez peu reluisante : le groupe donne des concerts qui vont du calamiteux (notamment leur performance en ouverture des Buzzcocks avec un batteur recruté deux jours auparavant) à l’anecdotique ; ils rencontrent l’indifférence et le sarcasme de la part des critiques rock ; leur expérience studio se solde par un échec (ils enregistrent cinq titres le 18 juillet 1977, qui ne seront jamais édités) ; enfin, le groupe change régulièrement de batteur (Mason, qui devient manager du groupe, laisse place à Tony Tabac, bientôt lui-même remplacé par Steve Brotherdale) et choisit de se renommer Warsaw.
Après le départ de Steve Brotherdale au mois d’août, Steve Morris intègre Warsaw. Le groupe est enfin dans sa configuration définitive. Jusqu’à la fin de l’année 1977, les quatre continuent à alterner heures de travail et répétitions, et songent de plus en plus à enregistrer un premier disque. Le 14 décembre, ils enregistrent quatre titres autoproduits, faisant l'objet du 45 tours « An Ideal For Living » édité en juin 78 à 5000 exemplaires. Le 31 décembre 1977, le quartet se rend à la soirée du nouvel an du Swinging Apple de Liverpool et fait sa dernière apparition sous le nom de Warsaw.
Le groupe se rebaptise alors Joy Division (en référence au livre de Karol Cetinsky, La maison des poupées, dans lequel la « division de la joie » est le nom de l’enceinte réservée à la prostitution forcée de jeunes femmes juives, « à disposition » des nazis dans les camps de concentration) et prend sa carrière de plus en plus au sérieux. De répétitions en concerts, le son du groupe s’est affiné, gagnant en originalité, et commence à attirer l’attention de personnalités locales : Rob Gretton, influent DJ de Manchester, qui devient le manager du groupe ; Tony Wilson, journaliste et producteur, futur fondateur du label Factory ; Derek Branwood, un responsable local de RCA. C’est grâce à lui que le groupe entre en studio, début mai 1978, pour y enregistrer ce qui doit être son premier album. Le producteur sera John Anderson, alors à la tête du label soul Gravepine Records. Depuis quelques mois, le groupe cherchait à sortir un album à tout prix ; c’est donc presque chose faite. Mais ce qui devait être leur premier album et aurait dû s’intituler Warsaw, ne sort finalement pas, en raison de désaccords contractuels et artistiques (Anderson ayant ajouté au mixage final du synthé sur certains morceaux, ce que refuse le groupe qui se revendique alors du punk, genre pour lequel les artifices synthétiques étaient malvenus). C’est surtout à la suite du recrutement, le 21 mai, de leur manager Rob Gretton que le groupe se ravise. Celui-ci calme leur ardeur à sortir un disque et « leur apporte tempérance et fermeté » (Fabien Ralon, Lumières et Ténèbres, éd.