4 juin 1976. Le Anarchy in the UK Tour des Sex Pistols fait halte au Lesser Free Trade Hall de Manchester. Dans le public, trois jeunes hommes (Ian Curtis, d’un côté, Peter Hook et Bernard Sumner, deux amis d’école, de l'autre) assistent au concert et en ressortent impressionnés. Peu après, Hook (basse), Sumner (guitare) et Terry Mason (batterie) fondent un groupe. Répondant à une annonce, Ian Curtis est recruté en tant que chanteur. Cette première mouture se donne pour nom Stiff Kittens.
Début 1977, les Stiff Kittens évoluent dans un registre punk commun, peu personnel et très primaire. Cette première période est assez peu reluisante : le groupe donne des concerts qui vont du calamiteux (notamment leur performance en ouverture des Buzzcocks avec un batteur recruté deux jours auparavant) à l’anecdotique ; ils rencontrent l’indifférence et le sarcasme de la part des critiques rock ; leur expérience studio se solde par un échec (ils enregistrent cinq titres le 18 juillet 1977, qui ne seront jamais édités) ; enfin, le groupe change régulièrement de batteur (Mason, qui devient manager du groupe, laisse place à Tony Tabac, bientôt lui-même remplacé par Steve Brotherdale) et choisit de se renommer Warsaw.
Après le départ de Steve Brotherdale au mois d’août, Steve Morris intègre Warsaw. Le groupe est enfin dans sa configuration définitive. Jusqu’à la fin de l’année 1977, les quatre continuent à alterner heures de travail et répétitions, et songent de plus en plus à enregistrer un premier disque. Le 14 décembre, ils enregistrent quatre titres autoproduits, faisant l'objet du 45 tours « An Ideal For Living » édité en juin 78 à 5000 exemplaires. Le 31 décembre 1977, le quartet se rend à la soirée du nouvel an du Swinging Apple de Liverpool et fait sa dernière apparition sous le nom de Warsaw.
Le groupe se rebaptise alors Joy Division (en référence au livre de Karol Cetinsky, La maison des poupées, dans lequel la « division de la joie » est le nom de l’enceinte réservée à la prostitution forcée de jeunes femmes juives, « à disposition » des nazis dans les camps de concentration) et prend sa carrière de plus en plus au sérieux. De répétitions en concerts, le son du groupe s’est affiné, gagnant en originalité, et commence à attirer l’attention de personnalités locales : Rob Gretton, influent DJ de Manchester, qui devient le manager du groupe ; Tony Wilson, journaliste et producteur, futur fondateur du label Factory ; Derek Branwood, un responsable local de RCA. C’est grâce à lui que le groupe entre en studio, début mai 1978, pour y enregistrer ce qui doit être son premier album. Le producteur sera John Anderson, alors à la tête du label soul Gravepine Records. Depuis quelques mois, le groupe cherchait à sortir un album à tout prix ; c’est donc presque chose faite. Mais ce qui devait être leur premier album et aurait dû s’intituler Warsaw, ne sort finalement pas, en raison de désaccords contractuels et artistiques (Anderson ayant ajouté au mixage final du synthé sur certains morceaux, ce que refuse le groupe qui se revendique alors du punk, genre pour lequel les artifices synthétiques étaient malvenus). C’est surtout à la suite du recrutement, le 21 mai, de leur manager Rob Gretton que le groupe se ravise. Celui-ci calme leur ardeur à sortir un disque et « leur apporte tempérance et fermeté » (Fabien Ralon, Lumières et Ténèbres, éd. Camion Blanc).
Joy Division continue donc à alterner scène et travail de composition ; les mois de juillet et août sont consacrés à d’intensives répétitions. Au mois de septembre, Rob Gretton rachète les bandes de l’album mort-né. Le groupe a mûri artistiquement et décide de ne pas commercialiser le disque. Longtemps Warsaw circulera sous forme de bootleg. La plupart des titres qui le composent sont répartis dans les compilations Still (1980), et Substance (1992).
A l’automne, le groupe reprend les concerts et rencontre la reconnaissance du public et de la critique. Dans la foulée, Joy Division fait une première apparition à la télévision et joue « Shadowplay » sur la mythique Granada TV dans l’émission de Tony Wilson. Celui-ci, avec Rob Gretton venait de fonder la même année le label Factory Records, ainsi que le club du même nom, pour y promouvoir la scène locale, notamment les groupes qu’ils manageaient – respectivement Durutti Column et Joy Division.