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Closer

La pochette à elle seule est une promesse. Image de tristesse et de deuil, la photographie de Bernard Pierre Wolf (un tombeau dans un cimetière génois) représente une veillée funèbre. En un noir et blanc subtil et tout en nuances d’ombres et de lumière, le photographe français offre la parfaite illustration de Closer, dans lequel règne une atmosphère sépulcrale, de deuil et de tristesse, parfois troublée par la lumière de l’espoir ou exhaussée en recueillement religieux.

Quand le groupe entre en studio en mars 1980, le chanteur de Joy Division, Ian Curtis, est depuis plusieurs mois en proie à de violentes et répétitives crises d’épilepsie, physiquement et moralement usantes. Ce second disque est donc profondément marqué par la personnalité de son chanteur. Curtis s’y livre corps et âme, marquant de son empreinte cet ultime album qui bien vite apparaîtra comme son legs artistique : deux mois à peine après l’enregistrement de Closer, le chanteur est retrouvé pendu à son domicile. Son entourage n’avait rien vu venir et l’on ne reconnaîtra que trop tard dans le disque tous les signes avant-coureurs de cet acte funeste – tout comme quatorze ans plus tard certains analyseront l’Unplugged de Nirvana rétrospectivement, à l’aune du suicide de Cobain…

Issu de la scène punk, Joy Division ne s’est jamais tout à fait défait de ses racines, conservant toujours tension et nervosité dans sa musique (cela est d’autant plus frappant encore sur les enregistrements de concerts). Mais dans ce second album, elles n’apparaissent qu’en convulsions, en éclats soudains de guitare grinçante, dans des compositions emmenées par une rythmique primaire et répétitive. Par la musique, le chant et les paroles, Closer dépeint le désespoir en ses formes changeantes ; il illustre l’enfoncement progressif vers l’apathie, le détachement et la solitude. Au fil des neuf chansons, le désespoir passe de la rage nerveuse à une neurasthénie funèbre. Closer est donc le cri d’un jeune homme qui n’a plus la force de crier, de rêver ni d’espérer ; c’est l’œuvre d’un homme qui étouffe dans sa condition d’être humain et dans son corps malade.

L’album s’ouvre avec le rythme tribal et inlassablement répétitif de « Atrocity Exhibition », sur lequel s’écrasent les stridences métalliques de la guitare. Le « spectacle de l’atrocité » des paroles de Curtis est celui de sa douleur livrée en pâture aux spectateurs. Le succès du groupe en concert était alors partiellement lié à une certaine fascination morbide pour les crises d’épilepsie de plus en plus fréquentes du chanteur – quand il ne les mimait pas lui-même avec des gestes frénétiques et raides –, qui mettaient un terme prématurément au concert. Ainsi, dans la première chanson du disque, le chanteur se dépeint en bête de foire (« (…) For entertainment they watch his body twist / Behind his eyes he says ‘I still exist’ ») et dresse un constat amer et désabusé sur la vanité de sa quête de reconnaissance artistique.

Ce qui amène très logiquement « Isolation », évocation de la solitude de ladite « bête ». Curtis y chante sa peur et son sentiment de distance à autrui (« In fear every day, every evening / (…) Surrendered to self-preservation / From others who care for themselves ») et de solitude, sa haine de lui-même (« I’m ashamed of the things I’ve been put through / I’m ashamed of the person I am »). Y règnent une froideur et une dynamique robotiques, et la voix apparaît comme dépouillée d’affect. Chef-d’oeuvre de pop synthétique, « Isolation » évoque une sorte d’hybride de Devo et Kraftwerk, et représente un des titres les plus marquants du courant dit « cold wave ».

Le glacial « Passover » évoque une crise d’épilepsie (« This is the cris I knew had to come / Destroying the balance I’d kept »), brèche où s’engouffrent doutes, peurs et angoisses. Une maladie qui est à la fois cause et amplificatrice de ce désespoir, manifestation physique de ce rapport douloureux au monde, de ce refus de quitter l’enfance (« Without the protection and infancy’s guard / It all falls apart at first touch »). La chanson a pour titre « Passover », c'est-à-dire la Pâque juive (Pessah), qui commémore la fuite des Hébreux hors d’Egypte, hors de la souffrance et de l’esclavage, vers la Terre promise. Difficile de ne pas y voir une métaphore de la fuite hors de la souffrance physique… vers le suicide ? Dans des paroles désenchantées, Curtis se livre désabusé : « I know that I’ll lose every time ». Morceau pesant et tragique au froid lyrisme décadent, « Passover » décrit la dérive du chanteur vers le désespoir et la neurasthénie.

Sur « Colony » et « A Means to An End », deux titres à la rythmique nerveuse et entêtante et aux riffs mélancoliques et grinçants, le chanteur semble se dépouiller de son passé et se livrer à la solitude. Certains vers ont clairement des airs d’adieu ; Curtis abjure par le chant toute énergie : sur les morceaux suivants, sa voix semble plus distante, de plus en plus dévitalisée. Dès « Heart & Soul », la voix de Curtis flotte, indolente et détachée, parmi des sonorités de guitare tout aussi évanescentes. Par contraste, la batterie est très répétitive, illustrant le détachement de l’esprit d’avec un corps comme réduit à sa mécanique. Et de chanter froidement son désemparement, son sentiment de perdre toute prise sur sa propre vie (« The past is now part of my future / The present is well out of hand ») et le funeste présage du suicide (« Heart and soul : one will burn »). Atmosphère froide et désolée pour chant dépouillé de toute passion…

Avec « 24 Hours », la musique alterne passages calmes et lents, et passages rythmés, toutes guitares dehors (on devine que Mogwai y a puisé quelques idées). Curtis y évoque la fatalité du désespoir (« A cloud hangs over me, marks every move »); mais comme reculant devant l’abysse qui s’ouvre à lui, il conclut : « Gotta find my destiny before it gets too late ». Néanmoins, les deux sublimes morceaux qui clorent le disque apparaissent comme un long requiem. Sur « The Eternal », l’ambiance froide se déploie en sonorités éthérées, avec une mélodie mélancolique au piano ; dans les paroles, Curtis n’est plus qu’un spectateur, ressassant ses souvenirs du monde en déshérence de son enfance. L’album s’achève avec « Decades », regard désenchanté sur une jeunesse privée d’espoir (« Weary inside, now our heart's lost forever »).

Disque émotionnellement intense, solidement construit et continu, Closer est une œuvre majeure du rock. Au seuil des années 80, Joy Division donnait le ton d’une décennie qui serait marquée par les musiques les plus sombres et ouvrait la voie à la cold wave et à la new wave qui allaient déferler – pour le meilleur et pour le pire. La qualité de production inouïe du génie Martin Hannett a élevé ce disque au rang d’œuvre d’art supérieure à la majorité des productions rock, fixant un instant où l’histoire personnelle d’un individu et l’histoire sociale se rencontraient. Hannett fixait d’ailleurs avec le son étouffant du groupe ce qui allait devenir un standard de production – mais ne serait jamais tout à fait égalé, sinon avec le Pornography de The Cure.

Album de la Nausée, Closer est travaillé par les peurs, par le désespoir, par une puissante nostalgie de l’innocence – par un sourd et dévorant vertige existentiel. Tout aussi captivant que son prédécesseur, Unknown Pleasures, Closer est cependant infiniment plus intime, profondément marqué par l’âme vermoulue et les douleurs physiques de son chanteur comme le suaire par le visage ensanglanté du Christ. Un disque majeur, dont l’exploration des gouffres et du désespoir en fait un parent – par les thèmes de paroles ou par la musique – de groupes majeurs aussi divers que The Cure, The Sisters of Mercy, Alice In Chains, Radiohead, Nirvana, Tool ou My Dying Bride.

Mikaël Faujour

Titres de Closer

1

 

Atrocity exhibition

00:06:04

 

 

2

 

Isolation

00:02:53

 

 

3

 

Passover

00:04:46

 

 

4

 

Colony

00:03:55

 

 

5

 

A means to an end

00:04:07

 

 

6

 

Heart and soul

00:05:50

 

 

7

 

Twenty four hours

00:04:25

 

 

8

 

The eternal

00:06:07

 

 

9

 

Decades

00:06:08

 

 


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Les éditions de Closer

Année   Support   Editeur   Référence  
1991 CD CentreDate
1979 LP Factory

Les dates ...

1980 (09 Juillet)
Sortie de Closer

1980 (Juin)
Sortie du 45T «Love will tear us apa ...

1980 (18 Mai)
Décès de Ian Curtis

1980 (02 Mai)
Concert (dernier) de Joy Division


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