« Je veux vieillir en ouragan, Avant que tout ne soit foutu, vieillir en termes trépidants, Avant que de n'exister plus... ». Il y a incontestablement un parfum de Mouloudji chez Juliette. Une comparaison pas si innocente puisque les deux artistes ont en commun une même souche kabyle et parigote et des références aussi bien issues de Saint-Germain-des-Prés que de Tizi-Ouzou.
Née Juliette Noureddine le 25 septembre 1962, la jeune fille a de qui tenir puisque son père est saxophoniste. Après quelques années passées dans un institut privé, Juliette, qui s'est prise de passion pour le répertoire classique de la chanson française, entame des études de musicologie qu'elle arrête très vite. Son chemin ne passe pas par l'Université, mais par les bars de Toulouse, dans lesquels elle se confronte à premier public en interprétant devant eux les grands succès de Piaf, de Barbara, de Boby Lapointe ou de Jacques Brel.
Rôdée à la chanson (du fait des connaissances professionnelles de son père, elle eut l'occasion d'être la sparring-partner de Robert Boulez), Juliette ambitionne de mettre en musique Les Fleurs du Mal de Baudelaire. Si ce projet n'aboutit pas, l'inspiration qu'elle tire des vers du grand Charles la suit partout et constitue l'un de ses moteurs artistiques. Qu'elle soit accompagnée au piano ou à l'accordéon, Juliette chante les poètes, met George Sand, Frédéric Chopin ou Afred de Musset en vers pour leur rendre hommage en n'oubliant d'adjoindre une bonne touche de gauloiserie à ses textes.
¿Que tal?
En 1985, Juliette participe au Printemps de Bourges nantie du qualificatif de « jeune talent ». Cette participation à l'un des festivals musicaux majeurs de l'Hexagone lui permet d'enregistrer son premier album, Juliette, un live tiré d'un récital au Théâtre des Mazades. Aujourd'hui disparue, cette cassette (qui n'a jamais été convertie au format CD) est devenu une perle de collectionneurs. Mais ce premier album n'est guère suivi de succès et la rondouillette chanteuse doit à nouveau arpenter les planches des cabarets et théâtres, affinant ses titres et ses compositions, se faisant un nom dans le milieu de la chanson un peu underground, multipliant les concerts confidentiels en Allemagne, en France et au Québec avant, enfin, d'intéresser une maison de disques, en l'occurrence, Polydor.
C'est en 1991 que sort ¿Que tal?, son premier album « officiel », dans lequel elle déploie une grande partie de ses compositions passées, comme « Le P'tit non », « Sentimental bourreau », « Les Romanichels » ou encore une étonnante reprise de « L'homme à la moto », titre qui fait connaître l'album. Si elle vend peu, elle se produit beaucoup et se fait remarquer par l'écrivain Frédéric Dard qui se retrouve dans cette espèce de bérurière espiègle et épicurienne, dont l'écriture lui rappelle la sienne.
Le fruit comestible
Irrésistible, en 1993 connaît davantage de succès que son premier album ; la chanteuse s'y montre plus « parigote » que jamais, rappelant les grandes heures de Saint-Germain-des-Prés et des cabarets de la Rive Gauche. « Monocle et col dur », « Les Lanciers du Bengale » ou « Monsieur Vénus » sont autant de chansons accompagnées au piano ou à l'accordéon qui fleurent un doux parfum de nostalgie et de pavé parisien. L'Académie Charles Cros, où siège par ailleurs Frédéric Dard, ne s'y trompe pas et en fait sa lauréate de l'année pour les qualités de son écriture. Le Paris de Juliette, c'est un peu celui de Piaf dessiné par Tardi que l'héroïne visiterait en compagnie de Nestor Burma et du commissaire San Antonio. La mode n'est pas encore à la nouvelle scène française, mais Juliette, nominée en 1994 aux Victoires de la Musique, y fait alors office de duègne. Alors qu'en ce milieu de décennie, les médias n'ont d'yeux que pour la plastique des Spice Girls ou des chanteuses en play-back de l'italo-dance, Juliette, totalement aux antipodes de la mode, réussit à faire son trou dans le petit milieu des chanteurs français à textes.
La Patronne
En 1995, Juliette Chante aux Halles, enregistré à l'Auditorium du Forum des Halles à Paris, est le deuxième live de sa carrière. Juliette y parle autant qu'elle chante, jouant à fond la carte de la complicité avec son public. Invoquant les mânes de Robert Desnos ou de Frédéric Lopez, dont elle interprète certains morceaux, l'interprète replète y dévoile sa vraie tristesse cachée derrière une feinte jovialité, rappelant en cela l'esprit qui animait François Hadji-Lazaro lors de l'aventure Pigalle.
Rimes Féminines l'année suivante, confirme le succès croissant de Juliette auprès d'un public amateur de chansons à textes qui évoquent pêle-mêle l'amour, la dépression, l'angoisse et l'épicurisme. Si le registre de la pétroleuse est aussi noir et rouge que celui d'une Damia de la grande époque, le ton, lui, se veut parfois plus badin et plus léger. Si la chanteuse penche clairement à gauche, elle n'en parsème pour autant pas ses textes, se contenant d'évoquer les soucis du temps avec une légère touche d'ironie dépressive.