In the court of the Crimson King
S’il est incontestable que ce disque constitue la référence absolue du rock progressif naissant et l’une de ses plus parfaites et marquantes réalisations toutes périodes confondues, et qu’à ce titre, on ne saurait envisager de lui attribuer moins que la note maximale, une attitude un peu moins tributaire de l’énorme potentiel affectif attachant tout amateur du genre à cet opus plus que majeur obligerait à reconnaître qu’un certain bémol devrait venir tempérer celle-ci (une sorte de subliminal, honteux et sacrilège parenthésage de la cinquième étoile, un parenthésage en pointillés, estompé, à peine perceptible mais un parenthésage tout de même) car In the court of the Crimson King dans sa fulgurante et inaugurale perfection n’est pas exempt d’une petite faiblesse : si l’on peut qualifier de petite les huit minutes où le premier titre de la seconde face «Moonchild» (soyons rétro : n’ayons pas peur de parler la langue vynilesque) après une magnifique et féérique introduction se complait dans une improvisation minimaliste, bruitiste longue, et souvent ennuyeuse. Que parmi toutes les voies ouvertes par le groupe dans cet album, celle-ci se soit révélée par la suite la seule à quasiment ne plus être explorée, il n’est donc rétrospectivement qu’à s’en féliciter, même si l’on peut penser qu’elle fut peut-être l’une des sources du très long malentendu entretenu vis-à-vis des plus réfractaires à l’esthétique nouvelle des critiques rock .
Les autres voies, toutes de façons totalement différentes (et ce n’est pas un mince et paradoxal exploit que de maintenir une cohérence d’un tel niveau quand les registres d’expression, de l’élégiaque au paroxystique, atteignent une telle diversité), quant à elles, mènent toutes sur le toit du monde et donneront du grain à moudre à tous les apprentis musiciens progressifs pour les décennies à venir, sans que beaucoup parviennent à si sidérant, parfait et pourtant expérimental brassage.
Citons celle de la ballade intimiste et mélancolique illustrée par «I talk to the wind» due au génial multi-instrumentiste Ian Mac Donald dont les contributions tant dans la composition proprement dite des titres que dans leur texture instrumentale sont essentielles et dont la flûte suave et magique transcende ici la mélodie si merveilleusement surannée. Citons celle, qui qualifiera pratiquement définitivement l’une des ramifications principales du rock progressif, des symphoniques envolées si majestueusement tourmentées (ah ! le noir lyrisme du mellotron, jamais sûrement aussi bien employé que dans la crimsonienne mixture, à tel point que tout emploi ultérieur de cet instrument par un autre groupe prendra le plus souvent l’allure du plagiat) de «Epitaph» et de «In the court of the crimson king». Toutes deux magistralement mis en œuvre ici quasiment pour la première fois, et que le groupe n’aura de cesse de réinventer tout au long de sa prodigieuse carrière.
Au même titre que celle, sûrement la plus essentiellement novatrice et ultérieurement la plus sauvagement défrichée par le groupe, de «Twenty first century schizoïd man» qui ouvre l’album, par un rock aux confins du free jazz, aux limites extrêmes d’une violence visionnaire et hallucinatoire, sur un riff tellurique de guitare abrasive et de saxos hurlants, aboutissant à une série de break insensés et de solis incandescents, où les visions d’apocalypse des textes incantatoires de Peter Sinfield hurlés par la voix, pour une fois méchamment trafiquée de Greg Lake, marquent réellement la fin d’une époque d’insouciance et de naïveté et l’avénement de l’homme définitivement aliéné de notre siècle, à l’époque, à venir.
Et il n’était pas de trop à l’auditeur nouveau littéralement ébranlé d’enchaîner sur les comparativement séduisantes douceurs, certes souvent insidieusement plaintives et douloureuses, des morceaux suivants mais presque réconfortantes par rapport à ce premier choc frontal, irradiant encore au firmament sulfureux de la musique contemporaine pour ceux qui en subirent il y a plus de trente ans l’infernale, inouïe, et toujours actuelle détonation, à l’image de la pochette du disque (œuvre emblématique et quasi unique d’un jeune peintre nommé Barry Godber qui disparût peu après) où hurle son incoercible et inaudible souffrance l’homme à la gigantesque oreille et à la glotte sanguinolente, l’homme schizophrène du XXIème siècle. Olivier SOUANE
Titres de In the court of the Crimson King
1
21st century schizoid man (including mirrors )
00:07:20
2
I talk to the wind
00:06:05
3
Epitaph (including march for no reason and tomorrow and tomorrow )
00:08:49
4
Moonchild (including the dream and the illusion )
00:12:11
5
The court of the crimson king (including the return of the fire witch and the dance of the puppets)
00:09:22
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