Dans « vieux raseur », le qualificatif « vieux » n’était pas choisi par hasard. En 1968, quand Cohen sort son premier disque (simplement titré
The songs of Leonard Cohen), il a déjà 34 ans, même si la musique est entré près de vingt ans plus tôt dans sa vie, sous la forme d’un groupe influencé par la country : The Buckskin boys. Cette longue attente explique l’extrême maturité de son premier effort. A son propos, on pourrait d’ailleurs reprendre l’étrange compliment que fit un jour
Pete Townshend (The Who) à propos de
Ray Davies (The Kinks) : « Il a toujours été vieux ». « Raseur », pour certains, Cohen l’est également par son côté littéraire. Contrairement à un Dylan, par exemple, il n’a pas directement plaqué ses textes brillants sur des accords de guitare. En dix ans, il trouve en effet le temps d’écrire quatre recueils de poèmes (
Let us compare mythologies, 1956 ;
The Spice Box of Earth, 1961 ;
Flowers for Hitler, 1964 ;
Parasites of heaven, 1966) et deux romans (
The Favorite game, 1963 ;
Beautiful losers, 1966). Des livres qui connaissent généralement un grand succès critique. A la sortie de
Beautiful losers, un critique du
Boston Globe ira jusqu’à écrire : « James
Joyce n’est pas mort. Il vit à Montréal sous le nom de
Leonard Cohen ».
En parallèle, Cohen étudie à l’université de McGill puis à New York. Grâce à une bourse de l’université d’Ottawa, il s’installe ensuite sur l’île grecque de Hydra, avec une jeune Norvégienne, Marianne Jensen («Well, you know that I love to live with you / But you make me forget so very much / I forget to pray for the angels / And then the angels forget to pray for us », sur
« So long, Marianne »). En la quittant, il quitte aussi la Grèce, et se lance dans une carrière de chanteur (« Je ne pouvais pas payer ma note d’épicerie »). Son intention est d’enregistrer un disque de country à Nashville mais, chemin faisant, il découvre la scène folk new-yorkaise (Phil Ochs,
Tim Hardin, Tim Buckley…), en pleine expansion dans le sillage de
Bob Dylan.
Judy Collins enregistre deux de ses compositions (
« Suzanne » et
« Dress rehearsal rag » ) sur
In my life (1966), et lui-même se fait connaître au festival folk de Newport, en 1967.
Un an après, son premier album est dans les bacs : débuts discographiques du Cohen première période (« période noir et blanc », pourrait-on dire, en se référant aux couleurs de ses pochettes de disque). Le temps de trois disques (
The songs of Leonard Cohen, 1968 ;
Songs from a room, 1969 ;
Songs of love and hate, 1971) orchestrés par
Bob Johnston, producteur de Simon & Garfunkel,
Bob Dylan et
Johnny Cash, Cohen se fait l’apôtre d’un folk épuré, intimiste, à la froideur hivernale (« It’s cold in the morning, the end of december… », sur
« Famous blue raincoat » ), déjà gorgé de références religieuses.
Après ces trois albums en quatre ans, Cohen n’aura de cesse de se réinventer, de chercher. Une période qui coïncide paradoxalement avec des moments de profonde dépression dans la vie du chanteur qui, depuis quinze ans, se retire régulièrement à Mount Baldy, un monastère zen au sud de Los Angeles. Cohen s’ouvre sur l’extérieur : lui le spectateur de la marche du monde, à qui on avait suffisamment reproché sa présence silencieuse en Grèce après le coup d’Etat des généraux, s’engage du côté israélien en
1973, durant la guerre du Kippour. Puis se livre, quinze ans plus tard, à des prophéties politiques sur
First we take Manhattan (« They sentenced me to twenty years of boredom / For trying to change the system from within / I’m coming now, I’m coming to reward them / First we take Manhattan, then we take Berlin », paroles écrites treize ans avant le 11 septembre…) ou
« Democracy » Plus ouvert sur le monde extérieur, il se fait pourtant plus rare aux yeux du public, espaçant ses tournées et sa production, ne livrant plus que huit disques en trente-cinq ans. En 1975,
Bob Dylan (son opposé, en terme de prolixité et de débit vocal…) lui dédicacera d’ailleurs son album
Desire de ces mots : « This one’s for Leonard, if he’s still here ».
Cette recherche musicale patiente (« Je n’ai pas trouvé de moyen simple de faire les choses. Je cherche toujours ») permettra à Cohen de se réincarner à plusieurs reprises, du folk tranchant de
New skin for the old ceremony (1974) aux symphonies spectoriennes de
Death of a ladies’ man (1977) en passant par la pop synthétique pratiquée depuis le milieu des années 80.