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Légendes


La Légende Jazz

Le jazz, et c’est à peu près la seule certitude en la matière, est la première forme musicale originale à être apparue aux États-Unis, au début du XXème siècle.

Etymologiquement, les origines s’avèrent effectivement multiples. On évoque l’américanisme gism, ou jasm, synonyme de force, et de sperme. On se réfère à l’éventuelle déformation de chasse beau (plus tard jasbo), figure du cake-walk, forme traditionnelle de danse et de musique importée par les esclaves africains, dans les états du sud des États-Unis, et en particulier de la Virginie, et qui fut assez curieusement réexportée en Europe au début du XXème siècle via le music-hall (Claude Debussy composa un Golliwogg’s Cake Walk dans son recueil de pièces pour enfants Children’s Corner). Il est également fait mention d’une évolution du terme jaser, que l’on retrouve dans le patois créole. Le trompettiste Dizzy Gillespie, quant à lui, bat le rappel du terme bantou jaja (danser), devenu jasi, terme africain signifiant vivre sous pression. On parle du jasmin utilisé à profusion par les parfumeurs français. Quant aux sociologues, ils rappellent que les prostituées du Quartier Français de la Nouvelle-Orléans sont dénommées les jazz-belles (autrement dit, les Jézébel du Livre Saint). Et que dire des tribus indonésiennes qui dénomment toute musique rythmée jaze baqti.

Techniquement, le jazz se caractérise, à la fois par l’imitation des voix humaines et animales par les solistes, à la fois par une approche très particulière des rythmes, largement mis en avant.

Musicalement, le jazz, synthèse par les afro-américains de divers genres musicaux (du profane au religieux, d’expressions individuelles à une écriture symphonique), apparaît comme nourri de l’esclavage africain. Le jazz est en effet élaboré à partir des work-songs (chants de travail dans les plantations), des chants religieux (negro-spirituals et gospels), et du blues, expression des préoccupations au quotidien des noirs (en particulier dans le delta du Mississippi). Etape suivante, le ragtime (technique pianistique ternaire), s’inspire des polkas et mazurkas européennes, et les noirs – à qui est transmis la tradition créole – s’initient aux divers instruments dans les fanfares militaires, puis dans les lieux de plaisir.
Historiquement, c’est l’Original Dixieland Jazz Band qui, en 1917, et à New York, grave les premiers disques du genre. Outre l’auto-proclamé inventeur du jazz Jerry Roll Morton, ce sont les immenses solistes Kid Ory (trombone), Sydney Bechet (clarinette), ou Louis Armstrong (plus grand trompettiste de l’histoire), qui illuminent les soirées des bordels de Louisiane.

La prospérité économique des années trente permet l’émergence de grandes formations (Count Basie, Duke Ellington, ou le blanc Glenn Miller). C’est l’âge d’or du jazz, ce swing où font fureur les interprétations virtuoses de pages composées par George Gershwin, ou Cole Porter. Désormais, le jazz a table ouverte à Hollywood, et en Europe (en particulier grâce au plus grand guitariste du jazz de l’histoire, le manouche Django Reinhardt).

Durant les années quarante, les noirs, lassés de voir leurs idées pillées par les instrumentistes blancs, complexifient les formes, et accélèrent le tempo ; la naissance du be bop (dont les grandes figures restent Dizzy Gillespie et Charlie Parker) provoquera la première bataille d’Hernani du genre, certains garants de la tradition (et en particulier le montalbanais Hugues Panassié, président du Hot Club de France), ne reconnaissant pas à l’expression l’étiquette de jazz. Ce qui n’empêche pas l’émergence de vocalistes d’exception, comme Billie Holiday.

Les années cinquante tentent de proposer par le cool (Miles Davis, et son arrangeur blanc Gil Evans), ou le hard bop (Horace Silver, Art Blakey, et le grand saxophoniste ténor Sonny Rollins) une alternative moins abrupte, et scandée.

Au début des années soixante, les praticiens du jazz (entraînés par les saxophonistes ténor et alto Ornette Coleman et John Coltrane), décident de bouleverser les structures harmoniques du genre : les improvisations collectives prennent alors le pas sur le tempo et les mélodies. La porte est ouverte au free jazz, qui se construit également sur des revendications raciales, sociales, ethniques, voire un retour – parfois fantasmé – vers les racines africaines (Art Ensemble Of Chicago). Les critiques se montrent généralement très virulentes face à cette expression extrémiste. Le jazz, qui a peu à peu perdu son public populaire, et se confine alors dans l’élite, se tourne dans les années soixante vers d’autres styles de musique, incorporant des éléments venus du rock (électrification des instruments, durcissement du tempo, et adoption de mesures binaires), pour un jazz-rock dont les chantres restent, encore une fois, Miles Davis – véritable école de formation à lui tout seul, en la personne de musiciens comme Chick Corea, ou Wayne Shorter -, et le groupe Weather Report, ou les musiques latines. Parallèlement, les musiciens européens développent une expression élégante et retenue, symbolisée par le label Ecm, qui, avec une musique où se retrouvent des influences de musiques du mondes, musique classique, ou musique contemporaine, offrent des opus de Jan Garbarek, ou de Keith Jarrett (The Köln Concert-1975).
Les outrances (et avancées) du free jazz aujourd’hui oubliées, et ses grands solistes disparus, le jazz gère son capital passé avec efficience (avec l’émergence d’une très talentueuse école européenne, comme le trompettiste Enrico Rava), accordant la place qui leur revient aux femmes (la pianiste et chef d’orchestre Carla Bley), et déclinant des fondamentaux hérités du be bop ou du hard bop (le pianiste Brad Mehldau).

Par son absence de préjugés, le jazz a fortement concouru à la création commune de Noirs et de Blancs, unis dans le même amour de la musique.

Christian Larrède