Plus exactement : Regards affligés sur la morne et pitoyable existence
de Benjamin Tremblay, personnage falot mais ô combien attachant.
Premier concept-album du rock alternatif français,
Regards affligés...
est une ballade triste et dépressive dans un Paris populaire et gris,
ce Paris magnifié par les romans de Léo Malet, loin des Champs-Elysées
et du Marais, ce Paris prolo, populo mais surtout pas bo-bo, de la Gare
du Nord à Buzenval, du XIIIe arrondissement à Saint-Lazare en passant
par Bagnolet et les autres banlieues mornes ceinturant la capitale. Un
parcours musical, sur les traces de Benjamin Tremblay, lorrain de
naissance, ayant ouvert les yeux au cœur du pays minier et désormais
perdu dans les rues et les bars de la capitale, traînant son mal-être
de soirées alcoolisées en aventures d’un soir, terminant son triste
périple dans les eaux d’un canal Nivernais. Mettre en musique cette
épopée dépressive sans tomber dans des égarements larmoyants
nécessitait du talent, et heureusement,
François Hadji-Lazaro n’en
manque pas. Marquant le tournant rock de Pigalle en dépit de la
persistance d’influences folks,
Regards Affligés
constitue une lente balade dans les arrières cours les plus sombres de
l’univers musical de Pigalle, des Garçons Bouchers, de
Los Carayos et
du gros François. Cependant, l’ambiance générale n’empêche en rien
quelques morceaux plus festifs, teintés d’un humour salvateur quoique
doux-amer, comme en témoignent
« Dans la salle du bar-tabac de la rue des martyrs » ou
« Un petit paradis » relevant d’une touche joyeuse les authentiques moments de spleen que constituent
« Le chaland »,
« Dans les prisons » ou
« Paris le soir »
. Rythmé par la voix rauque et rock d’Hadji Lazaro et les performances
musicales de ce véritable homme-orchestre, l’album s’inscrit dans le
continuité d’une certaine tradition de la chanson française et du rock
réaliste qui, quelques années plus tard, fera école. Benjamin d’Alguerre
Benjamin D'Alguerre