Alors qu’il donne un coup de main à livrer des meubles avec son père, Chuck D (né Carlton Ridenhour en 1960) peaufine son style, un mélange de critique sociale et politique posée sur des rythmiques percutantes formant l’ossature musicale de morceaux surpeuplés de sonorités diverses, pour le compte de Spectrum City. En compagnie de Flavor Flav (William Drayton Jr., 1959) et des architectes sonores de la Bomb Squad (Hank et Keith Shocklee, Gary G-Wiz, Eric « Vietnam » Sadler), ils sortent « Check Out the Radio » et sa face B « Lies » qui ne passent pas inaperçus auprès de leurs futurs collègues de label, Run D.M.C. et les Beastie Boys.
Radio rap
C’est lorsqu’il travaille encore pour la radio WBAU que Chuck D sort la cassette promotionnelle Public Enemy #1 (au titre inspiré d’un morceau très Black Power de James Brown), se sentant menacé par des artistes de la scène locale. Le producteur Rick Rubin ne tarde pas à entendre le morceau-titre de cette cassette, par l’intermédiaire de l’influent programmateur Andre « Doctor Dre » Brown, et les signe immédiatement sur son label Def Jam encore bourgeonnant. Aidés par Bill Stephney, ancien directeur des programmes de la radio sur laquelle officie Chuck D, ils considèrent chacun qu’il est temps de partir des styles des artistes du label et d’y incorporer le contenu chargé de Public Enemy. Le recrutement de Professor Griff (Richard Griffin) en tant que « Ministre de l’information », Terminator X (Norman Rogers) comme DJ et la présence dissuasive des S1W (« Sécurité du monde premier ») complètent la formation Public Enemy.
Yo ! Bum Rush the Show sort début 1987, mais il a besoin d’une bonne année pour qu’il atteigne sa pleine mesure. Tout est en effet révolutionnaire dans cette œuvre : le contenu politiquement chargé et omniprésent, explosant le carcan des artistes plus habitués à ces thématiques comme Ice-T et surtout KRS-One, l’imagerie forte véhiculée, sur scène ou sur disque, avec probablement l’une des premières pochettes du Hip Hop représentant des Noirs armés, un deejay intégrant les dernières techniques de musicien des platines et dont les samples font partie intégrante de l’ensemble sonore, les productions surchargées de la Bomb Squad piochant dans la totalité du spectre musical ne facilitent pas l’assimilation par un auditeur néophyte. Ils sont ainsi à l’origine d’un nouveau mouvement célébrant les vertus d’un retour à l’Afrique originelle, les exemples les plus flagrants s’y retrouvant sur les premiers albums de chacun des membres de la Native Tongue, A Tribe Called Quest, Jungle Brothers et De La Soul. La charge de ce premier album est violente, comme en témoigne le hit « Rebel Without A Pause » avec force bruitages de sirènes et cris.
Controverse
Forts de cette reconnaissance médiatique certes tardive, les deux frères Shocklee et Eric « Vietnam » Sadler rebranchent leurs machines et empilent de plus belle les couches sonores les plus improbables pour offrir en juin 1988 l’un des disques les plus importants de l’histoire du Hip Hop : It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back. Tous les ingrédients du premier album sont réunis mais l’édifice est bien plus cohérent et riche car mûri après une année à développer leurs thèmes de prédilection, à savoir des revendications politiques clairement prononcées et une méfiance permanente et viscérale vis-à-vis du rôle très pernicieux des médias. La Bomb Squad est de plus en plus sollicitée à cette période, produisant ou remixant pour des artistes de la scène rap (Eric B. & Rakim, Third Bass, EPMD, Big Daddy Kane), R&B (Paula Abdul et Chaka Khan), voire rock (Peter Gabriel et Sinead O’Connor). Mais leur collaboration la plus intéressante arrive en la présence de trois rejetons de New Edition, Ricky Bell, Michael Bivins, et Ronnie DeVoe, qui deviendront par la suite Bell Biv DeVoe (BBD).
D’autres membres de Public Enemy seront moins plébiscités, comme Professor Griff tenant des propos déplacés à l’encontre de la population juive lors d’une interview légèrement orientée par le journaliste du Washington Post, David Mills, à l’été 1989.