L’enfance de Ray CharlesFils d’Aretha et de Bailey Robinson,
Ray Charles Robinson est né le 23 septembre1930, dans le comté d’Albany (Géorgie). Victime d’un glaucome à l’âge de six ans, il perd la vue : il prétendra très vite que ce handicap a surgi lorsqu’il a assisté, impuissant, à la noyade accidentelle dans une lessiveuse de son frère George. Sa mère désirant que son handicap ne l’empêche pas de connaître la réussite, il poursuit ses études à l’institution pour sourds et aveugles de Saint-Augustine (Floride). Outre le braille (textes et partition), il y apprend l’orchestration, et à jouer de plusieurs instruments (du piano à la trompette, en passant par l’orgue et le saxophone), y démontrant d’authentiques capacités de multi-instrumentiste. Son univers musical de prédilection se partage désormais entre Chopin, pour la musique classique, et
Art Tatum, pour le jazz. Orphelin de père et mère dès quinze ans (à la fin de la guerre), ce travailleur acharné s’installe à Jacksonville (Floride), puis à Tampa, où il devient le pianiste – et seul musicien noir – des Florida Playboys. Il monte un trio en copie carbone de ceux de
Nat King Cole ou
Charles Brown, s’initie à tous les genres musicaux, et écume les clubs de la région. En 1948, rassemblant ses quelques économies,
Ray Charles décide de quitter un état trop marqué par des drames personnels, et s’installe à l’autre bout du pays, à Seattle.
Les débuts au pianoIl enregistre deux années durant avec le
Maxim Trio composé de Charles (chant, piano), Gisady McGhee (guitare) et Milton Garrad (contrebasse), une douzaine de 78-tours sur les labels Downbeat et Swingtime, dont le premier
« Confession Blues » en 1949. Premiers artistes noirs à bénéficier d’un émission télévisée régulière incluant des annonceurs, les musiciens enregistrent en 1951 leur premier vrai succès avec
« Baby, Let Me Hold Your Hand ». Ce premier disque à se hisser dans les classements Rhythm ’n’ Blues démontre, comme un triomphe en devenir, les capacités du chanteur à l’émotion musicale, et son sens du rythme, mais reste marqué par l’influence de ses maîtres.
Les tournées en compagnie du guitariste de blues
Lowell Fulson (
« Everyday I Have The Blues ») mobilisent le début des années 50. Puis Charles s’installe à La Nouvelle-Orléans, où il travaille en compagnie de
Guitar Slim, notamment sur le hit
« The Things That I Used To Do » pour Specialty en 1954, arrangé par ses soins sur lequel
Ray Charles joue du piano. Avec le guitariste, il accompagne la chanteuse
Ruth Brown, et signe un contrat avec la firme Swingtime. Ces rencontres, ces influences mutuelles, permettent, à celui qui n’est encore engagé que comme pianiste, de peaufiner un style en propre, construit autour d’emprunts au blues (la brutalité des allusions explicitement sexuelles), au jazz (la souplesse des rythmiques), et au gospel (la ferveur des atmosphères). Il abandonne alors une partie de son patronyme, craignant la confusion avec le grand champion de boxe Ray Sugar Robinson.
La période AtlanticEn 1952, la compagnie nouvellement créée Atlantic (fondée par deux jeunes frères, émigrés turcs et novateurs, Ahmet et Nesuhi Ertegun), rachète le contrat de Swingtime, et offre à
Ray Charles de s’éloigner de ses modèles sophistiqués, jazz et swing, pour un contexte plus âpre et dansant. Les premières faces pour le label comprenent
« Roll With Me Baby » (juin 52),
« The Sun’s Gonna Shine Again »,
« Mess Around » et
« Heartbreaker » l’année suivante.
C’est en 1954 que l’histoire s’écrit en majuscules, avec l’enregistrement de
« I Got A Woman », longtemps clé de voûte des concerts de
Ray Charles. Prédominance des cuivres entraînant la chanson dans la danse, voix bouleversante et immédiatement identifiable, ambiance fiévreuse en droite ligne des églises et temples fréquentés par le jeune Ray, principe d’un questions-réponses mis en place entre le chant et les instruments, et intervention percutante d’un saxophone en folie :
« I Got A Woman » s’inscrit en trois courtes minutes au frontispice de la musique populaire. La chanson sanctionne également la mise en lumière du piano, et le retrait de la guitare, pourtant instrument-roi de l’époque (le pupitre ne résistera pas au départ de son grand ami le guitariste Mickey Baker). Elle mêle enfin désir sexuel et liturgie, comme si
Ray Charles avait fait voler par-dessus les moulins les surplis des moines et nonettes.