Car même si l’œuvre musicale reste d’importance (mais c’est l’affaire essentiellement de Pete Townshend) la légende du groupe s’est construite autour de cette façon sauvage de se produire en concert, de créer le standard quasiment inégalé de l’explosion scénique rock. C’est sur un déluge sonore jamais entendu à l’époque, un sommet d’énergie brute rarement atteint, que Pete Townshend (formidable guitariste rythmique, perpétuellement en mouvement, assénant ces puissants accords à coup d’incroyables moulinets de bras - inspirés par son éminent homologue Keith Richards et à qui il doit le surnom de « Birdman »), John Entwistle (bassiste virtuose, ne se contentant plus d’un accompagnement paresseux, mais donnant pour la première fois à son instrument un rôle de tout premier ordre, un des seuls sûrement à l’époque à pouvoir endiguer, encadrer la frénésie rythmique de leur démentiel batteur), Keith Moon (l’unique, l’imperturbable, l’inénarrable, machine à cogner, dans une effarante continuité, comme s’il avait dix bras, avec une facilité, une rapidité, une sécheresse d’exécution hallucinantes, comme insouciant du tempo, sans pourtant et miraculeusement jamais le perdre) et Roger Daltrey (l’icône rock tant copiée plus tard, à commencer par Robert Plant de Led Zeppelin, au magnifique et puissant organe, inaugurant les indémodables stridence du hurlement) que tous les quatre, alors et seulement complètement soudés dans une gigantesque entreprise de démolition, asseyaient donc leurs prestations live, poussant celles-ci jusqu’au paroxysme qui les voyaient régulièrement fracasser, pulvériser, guitares, amplis et batteries, et terminer dans un indescriptible maëlstrom de furie destructrice.
L’expression de Florent Mazzoleni dans son « Odyssée du Rock » : « la puissance d’un tremblement de terre et la finesse d’une lame de rasoir », le record dont fait état le Guiness Book (120 db à 50 mètres de la scène lors d’un concert aux Etats-unis) et les affres financières dont le groupe faillit ne jamais se relever, tant ils étaient contraints de renouveler perpétuellement le matériel, résument finalement assez bien la sauvagerie de leurs concerts.Mais non content de semer la tempête sur scène, les Who et tout particulièrement Keith Moon, soufflaient un vent de folie ravageuse partout où ils passaient, ne reculant devant aucune frasque pour provoquer sans cesse et toujours la bonne société, et revendiquer plus que haut et fort une rage d’exister, pour le moins totalement libérée des normes et des conventions (inventant, par exemple, le jet de téléviseur des chambres d’hôtels dont ils furent, pour certains, longtemps interdits, en représaille à l’ampleur des dégats qu’ils laissaient à chaque fois derrière eux ), créant là aussi une nouvelle et délirante esthétique comportementale qui allait faire date.
On comprendra donc que l’héritage essentiel de leur discographie soient les deux cathartiques témoignages des prestations de leur apogée scénique : le Live at Leeds de 1971 et le Live à l’Isle de Wight de 70 (en fait paru bien plus tard). Et l’on s’arrêtera malheureusement là, car le groupe qui avait clairement exprimé l’espoir pour ses membres de mourir avant la vieillesse, allait tenir à moitié cette promesse, et payer un lourd tribut à cette orgie d’excès en tous genres (orchestrée bien sûr par des substances qui n’ont pas toujours pour effet de prolonger l’espérance de vie), usé avant l’heure, se délitant petit à petit après cet acmé discographique live et les chefs d’œuvre en studio de la maturité (musicale il s’entend car pour le reste ..), jusqu’à l’extinction finale en 1982, dont la mort prématurée en 1978 de leur âme damnée de batteur peut être considérée, à postériori, comme un funeste et cruel symbole précurseur.
Car il est clair dès le premier album (où retentit l’hymne de toute une jeunesse rebelle « My Génération ») en 1965 que, musicalement transcendé par le jeu incroyable de Keith Moon et l’énergie démente qu’il insuffle au groupe, les Who sont en train d’accoucher d’une façon quasiment inédite de jouer du rock (à l’instar, dans un registre légérement différent, des Kinks dont le premier single du groupe « I can’t explain », paru l’année précédente, s’inspire clairement, comme le reconnaîtra Pete Towshend lui-même), d’une façon qu’on pourrait qualifier de purement britannique de s’accaparer l’héritage. Héritage des schémas du rock américain à la Chuck Berry et du rythm’n blues (ils reprennent d’ailleurs deux titres de James Brown) qu’ils dépoussièrent d’une certaine sensualité, d’un certain swing (marquant fortement, par exemple, le style Rolling Stones) tout autant que des démonstrations de virtuosité en vogue sur la scène londonienne alors foisonnante de guitar-heroes en herbe (si John Entwistle n’hésite pas, pour la bonne cause, à en produire un de temps en temps, mais en ce qui concerne la basse c’est quasiment révolutionnaire, tout solo, surtout s’il est démonstratif est quasiment prohibé chez Pete Townshend, de toutes façons limité techniquement dans ce domaine, mais qui par contre, véritable tête chercheuse, redouble d’inventivité pour électrifier, durcir, densifier, le son de sa guitare : des powers-chords ou accords de quinte au médiator glissant sur le manche, en passant par le larsen, la distorsion, les variations subites de volume, sans oublier le feedback, même si en la matière la bataille en reconnaissance de paternité fait rage avec Jeff Beck) pour un expression musicale beaucoup plus tranchante, plus agressive, plus blanche, comme on le dit de la colère, de la rage ou du bruit, et que le rock-garage aux Etats-Unis n’allait pas tarder à reprendre à son compte, en attendant les Stooges et autres précurseurs du Punk.