par Olivier Souane
Mais en tout bon britannique qu’il est, Pete Townshend a la pop chevillée au corps, et aux brûlots du premier album vont de plus en plus succéder, toujours sur ce fond sonore âpre et fougueux, de splendides vignettes de pop survoltée aux mélodies superbes et aux magnifiques harmonies vocales, où le leader des Who, chroniqueur avisé, talentueux et sarcastique de son époque (au même titre que Ray Davies) n’hésite pas à mettre en scène les frustrations, pour une fois exprimées sans détours, d’une jeunesse désemparée. Et c’est sur un tempo d’enfer lui aussi, et avec quelques poussées psychédéliques dans le goût de l’époque, donc que, de « Substitute » à « Magic Bus » en passant par « Happy Jack » et autres « I Can’t see for Miles » les hits se succéderont au gré des trois albums suivants (dont le particulièrement loufoque The Who Sell Out en 1968), un parfait résumé, dans des versions magistralement réenregistrées, en étant donné dans l’album Meaty Beaty Big and Bouncy sorti en 1971) pendant que le groupe continue à incendier les scènes et les chambres d’hôtel du monde entier, jusqu’à la sortie en 1969 du chef d’œuvre qui allait enfin leur apporter la lumière.
Car Pete Townshend a dans l’idée depuis longtemps de marquer de son empreinte l’histoire de la musique populaire de son temps, et n’a jamais caché ses ambitions de compositeur (des titres anciens annoncent et préfigurent, déjà dans la forme, en ce qui concerne « A quick one while he’s away » du second album, et plus encore dans les grilles d’accords et les mélodies elles mêmes, en ce qui concerne « Tatoo » et surtout « Rael » du troisième, l’œuvre à venir) . Déficit d’image, désir de reconnaissance (on raconte, par exemple, que le premier bris de guitare sur le plafond trop bas d’un club aurait été purement accidentel, et que c’est devant le manque de réaction du public qu’il aurait décidé d’en remettre une couche) tout est bon pour faire parler de lui. Mais le meilleur moyen est encore de pondre le grand-œuvre auquel il aspire. Et ce sera bien sûr Tommy, répertorié comme le premier opéra rock (en tous cas, à succès, puisque le SF Sorrowdes Pretty Things sert indubitablement de point de repère), de nouveau le « mariage de la carpe et du lapin » : en tous cas, celui de la puissance exacerbée d’un groupe rock en pleine possession de ses moyens et de la musique sérieuse voire prétentieuse ; celui des préoccupations mégalomaniaques, concepts légèrement fumeux, mélodies évanescentes et autres arrangements sophistiqués de son concepteur, et de l’interprétation explosive et rageuse, en compagnie des trois autres pas vraiment concernés. Mais comme toujours le mélange détonnant fonctionne à merveille, et Tommy, finalement d’une cohérence sans failles et d’une étrange et inaltérable beauté, qu’ils interpréteront sans interruptions aux quatre coins de la planète durant plus d’une année, sera un succès phénoménal marquant à jamais l’histoire du rock tout autant que celle du groupe.
Car, en fait, les Who resteront marqué de façon indélébile par le souvenir envahissant du joueur de flipper aveugle, sourd et muet, et qui plombera définitivement l’avenir du groupe, désormais sur la pente descendante. Il n’est, certes, pas question de tenir pour quantité négligeable leur deuxième chef d’œuvre studio Who‘s next (sorti en 1971, avec le célèbre « Won’t get fooled again »), mais déjà, l’échec et l’implacable usure oeuvrent dans l’ombre. En effet, ce magnifique album où Townshend essaye d’amener le groupe, à son corps défendant, sur des voies nouvelles (introduction du violon et autres synthétiseurs) tout en préservant (mais, ce sera pour la dernière fois) la force brute de son rock, n’est autre que le reliquat d’un projet grandiose avorté (le fameux « Lifehouse » dont quelques autres titres émailleront les albums suivants, les seuls parfois à sortir ceux-ci de la quasi indigence, eu égard à un tel passé, comme le « Who are You » de l’album éponyme en 1978), projet dont un des objectifs déclarés était justement de surpasser Tommy et que le groupe et son leader, réuni en « drug-brain session » , n’arriveront jamais à mener à terme (ce dont Pete Townshend ne se remettra vraiment jamais).Puis au fur et à mesure, la consommation intensive de substances diverses, la répétition harassante des concerts, les démêlés judiciaires, ce mode de vie que les quatre avait porté à son summum d’intensité, allaient malheureusement, mais inéluctablement, avoir de terribles conséquences sur leurs capacités créatives et leur énergie interprétative. Et la fin du groupe ne fut plus qu’une longue et lente agonie : de l’opéra-récidive raté Quadrophenia sorti en 1973 (toujours Tommy en point de mire) aux deux derniers albums avec Keith Moon à la batterie (déjà plus que l’ombre de lui-même), suivie d’une pathétique tentative de résurrection sans le phœnix frappeur, ponctuée par deux albums insipides.
Les dates ... 1994 (Juillet) Sortie de Thirty years of maximum R&B 1989 (Mai) Re-formation pour le 25ème anniversaire |